Les eczémas

Mardi, 28 octobre 2014 @ 12:10
Auteur: JFBoucher

 

Les eczémas

interview dr. Michèle Payeur

Dermatologue -Allergologue
DIU de Dermatologie Esthétique
CaritasKlinikum Saarbrücken
Aesthetic & Care Center Luxembourg

Les eczémas sont des maladies inflammatoires de la peau. Ils peuvent être d’origine génétique, comme les eczémas atopiques, ou être provoqués par un contact, comme les eczémas toxiques ou allergiques. La fréquence des eczémas atopiques, les plus fréquents, a triplée au cours des 25 dernières années. Ces dermatoses, pourtant non contagieux, connaissent une envolée spectaculaire qui inquiète beaucoup les spécialistes. Quelles sont les nouvelles perspectives dans le traitement des eczémas ? Nous avons interrogé le Dr Michèle Payeur, dermatologue-allergologue, spécialiste en dermatologie esthétique.

 

  • Qu’est-ce qu’un eczéma?
    Dr. Payeur : C’est d’abord une infl ammation de la peau qui est rouge, qui démange, parfois suinte. Cette infl ammation peut être étendue ou localisée, aigüe évoluant sur quelques jours, quelques semaines, ou chronique se développant sur des années voire toute une vie.
  • Quelles sont les principales formes d’eczéma ?
    Dr. Payeur : Parmi les formes chroniques, les deux principales sont l’eczéma atopique et la dermite séborrhéique. Toutes deux dépendent du patrimoine génétique du patient atteint. L’eczéma atopique apparaît généralement dans les premiers mois de vie. Il se présente sous la forme de plaques rouges, plus ou moins suintantes, siégeant essentiellement sur les joues et le front du nourrisson, puis gagnant les plis de flexion (coudes, genoux). Dans les cas les plus graves, l’eczéma atopique peut s’étendre sur tout le corps du bébé, ce qui inquiète beaucoup les mamans. Chez l’adulte, il touche les plis, le visage, le cou, les mains, voire la surface totale de la peau. Certaines formes sévères altèrent sérieusement la qualité de vie du patient. La dermite séborrhéique ou l’eczéma séborrhéique est une maladie dite « borderline », c’est-à-dire une maladie entre le psoriasis et l’eczéma. Chez l’adulte, l’eczéma séborrhéique se manifeste par des squames grasses au niveau du cuir chevelu, autour du nez ou derrière les oreilles. Les sourcils, les épaules, le haut du dos mais aussi les plis sous les seins sont fréquemment touchés. Chez l’enfant, la dermite séborrhéique se manifeste par des plaques jaunâtres du cuir chevelu communément appelées croûtes de lait. Parmi les formes aiguës, on distingue les eczémas toxiques dus au contact avec un produit irritant (acide ou base) et les eczémas allergiques limités aux zones du contact de la peau avec une matière allergisante (par exemple, avec du nickel présent dans des boutons de jeans, des bijoux fantaisie ou des pièces de monnaie). Les symptômes peuvent varier selon la nature de la matière en cause, allant des simples rougeurs et démangeaisons jusqu’aux éruptions suintantes étendues.
  • Naît-on eczémateux ?
    Dr. Payeur : Nous ne naissons pas tous égaux. L’eczéma atopique est, en partie, une maladie génétiquement programmée. Il existe des familles dans lesquelles il y a des cas d’eczéma de génération en génération. L’eczéma atopique se développe souvent chez les enfants dont les parents souffrent de rhume des foins, d’asthme, de maladies du système digestif ou de rhumatismes chroniques. Pour être eczémateux, il faut avoir une génétique favorable mais également un environnement propice à l’apparition de la maladie. Parmi les causes possibles de l’eczéma atopique, le corps médical soupçonne l’allaitement artificiel, la prise d’antibiotiques, la nourriture industrielle de plus en plus « complexe », la pollution environnementale et, fait étonnant, l’hygiène excessive durant la petite enfance.
  • L’excès d’hygiène favorise-il l’apparition de l’eczéma ?
    Dr. Payeur : En effet, l’environnement infectieux est important pour le bon développement du système immunitaire du nouveau-né. Les infections en bas âge sont nécessaires « à l’éducation » des défenses naturelles de l’organisme. L’eczéma frappe plus souvent les enfants moins exposés aux maladies infectieuses et aux défauts d’hygiène. Quelques années après la chute du mur de Berlin, une étude clinique arrive à un résultat des plus surprenants. Des chercheurs allemands constatent que les enfants élevés à l’Est sont nettement moins allergiques que ceux nés à l’Ouest. Pourtant, à l’Est, les enfants fréquentent régulièrement la crèche dès le plus jeune âge. Les scientifiques en concluent que pour éviter de devenir allergique, rien de tel que de vivre en collectivité le plus tôt possible et d’attraper une certaine quantité d’infections pour stimuler son immunité. Une autre étude soutient cette hypothèse hygiéniste. Selon les chercheurs suédois, les enfants dont les parents lèchent la tétine avant de la redonner aux bébés ont un risque nettement moins élevé d’eczéma que ceux dont les parents rincent la tétine à l’eau du robinet.
  • Le partage de la tétine entre parents et enfants, en exposant ces derniers aux bactéries buccales, confère un effet protecteur contre l’eczéma. Qu’en est-il de la flore intestinale ?
    Dr. Payeur : Plusieurs observations cliniques montrent que les personnes ayant une barrière intestinale fragile sont plus sensibles aux maladies allergiques. Y-a-t-il un lien entre la santé intestinale et l’apparition de l’eczéma ? Bon nombre de médecins se sont sérieusement penchés sur cette question. Ils ont donc essayé de soigner l’eczéma en traitant les intestins des patients. Certains d’entre eux sont arrivés à des résultats assez étonnants. En effet, une flore intestinale saine renforce la barrière intestinale. Une flore intestinale déséquilibrée par la présence de bactéries pathogènes ou de candidose, au contraire, compromet la perméabilité du tube digestif. Lorsque la barrière intestinale n’est plus étanche, les molécules de taille importante (résidus alimentaires, toxines bactériennes, déchets métaboliques) passent plus aisément dans le sang. Le passage de ces substances étrangères réactive les défenses immunitaires, qui s’attaquent alors à certains éléments inoffensifs du corps.
  • Certaines publications montrent que la flore intestinale des enfants nés par césarienne n’est pas identique à celle des enfants nés par voie basse (1). Au moment de l’accouchement, ces enfants ne bénéficient pas d’une contamination de leur intestin par la flore vaginale et fécale maternelle, riche en bactéries bénéfiques. Est-il donc probable qu’ils puissent développer plus facilement une maladie allergique ?
    Dr. Payeur : Le lien entre césarienne et eczéma atopique est difficile à évaluer, car il n’y a pas assez d’études cliniques statistiquement significatives. Quant à la naissance prématurée, il semble qu’il existe un risque accru d’eczéma atopique. Celui-ci est dû à l’immaturité du système immunitaire digestif du nouveau-né.
  • L’absence de contact avec des microbes et le retard de la diversification alimentaire, rendent-ils les enfants en bas âge plus vulnérables à l’eczéma atopique ?
    Dr. Payeur : Un bébé « sous une cloche de verre », c’est-à-dire un bébé surprotégé, qui n’est pas suffisamment exposé aux bactéries dès la naissance, développe plus facilement des allergies. Les enfants des milieux ruraux, en contact avec une plus grande variété de microbes, souffrent moins d’eczéma atopique que les bébés des grandes agglomérations industrielles. En privant son chérubin d’exposition aux bactéries dès le plus jeune âge, on retarde la maturation de son système immunitaire.
  • La modification de la flore durant la grossesse, l’allaitement et la petite enfance représente-t-elle un espoir dans le traitement de l’eczéma atopique ?
    Dr. Payeur : Certaines bactéries bénéfiques, notamment les lactobacilles, ont montré un effet positif sur dans le traitement de l’eczéma atopique. Cependant, les mécanismes exacts de l’exposition précoce à ces probiotiques ne sont pas élucidés. Faute d’études cliniques de grande envergure, il est encore trop tôt pour avoir des conclusions définitives. De manière pragmatique, la prise de certaines bactéries bénéfiques, qui font partie de la fl ore intestinale saine, n’est pas contre-indiquée. Les recherches en cours fondent beaucoup d’espoir sur leur potentiel thérapeutique.
  • Tous les probiotiques ne se valent pas. Il est désormais établi que chaque souche bactérienne a une action ciblée. Au cours d’une étude clinique 132 femmes enceintes ayant des antécédents familiaux d’eczéma atopique ont pris soit un placebo, soit une souche spécifique : Lactobacillus rhamnosus HN001. Leurs enfants, eux aussi, ont été supplémentés durant les 6 premiers mois de leur vie. À l’âge de 2 ans, l’incidence d’eczéma atopique était 2 fois moins élevée chez les enfants ayant reçu Lactobacilles rhamnosus HN001, que chez ceux du groupe placebo (2). Des souches Lactobacillus F19, Bifidobacterium bifidum, Bifidobacterium lactis ou encore Lactococcus lactis ont également montré une efficacité pour réduire la sévérité et l’extension de l’eczéma chez les enfants à risque (3, 4). Qu’en pensez-vous ?
    Dr. Payeur : La méthodologie de ces études est discutée, ce qui fait que, pour le moment, la prise de ces probiotiques n’est pas officiellement recommandée. En attendant d’en savoir plus, on peut tout de même donner un coup de pouce à la flore intestinale, en misant sur plusieurs cures de « bonnes bactéries » pendant l’année. Une consommation ponctuelle ou irrégulière n’a pas d’intérêt.
  • L’usage des probiotiques est-il risqué ?
    Dr. Payeur : De façon générale, la prise de probiotiques est considérée comme très sécuritaire.
  • Quelles sont les autres solutions qui aident à prévenir et à soigner l’eczéma atopique ?
    Dr. Payeur : Parmi d’autres facteurs qui peuvent aider à prévenir et à soigner l’eczéma atopique, viennent en tout premier lieu la prise d’acides gras oméga-3 par la mère durant la grossesse (5) ou un enfant eczémateux (6), et, en deuxième lieu, l’allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois de vie du bébé (7).

Références : 1. Dominguez-Bello MG, Costello EK, Contreras M, Magris M, Hidalgo G, Fierer N, Knight R. Delivery mode shapes the acquisition and structure of the initial microbiota across multiple body habitats in newborns. Proc Natl Acad Sci U S A. 2010 Jun 29;107(26):11971-5. Epub 2010 Jun 21.2. Wickens K, Black P, Stanley TV, Mitchell E, Barthow C, Fitzharris P, Purdie G, Crane J. A protective effect of Lactobacillus rhamnosus HN001 against eczema in the fi rst 2 years of life persists to age 4 years. Clin Exp Allergy. 2012 Jul; 42(7):1071-9. 3. West CE, Hammarström ML, Hernell O. Probiotics during weaning reduce the incidence of eczema. Pediatr Allergy Immunol. 2009 Aug;20(5):430-7.4. Niers L, Martín R, Rijkers G, Sengers F, Timmerman H, van Uden N, Smidt H, Kimpen J, Hoekstra M. The effects of selected probiotic strains on the development of eczema (the PandA study). Allergy. 2009 Sep;64(9):1349-58.5. D J Palmer, T Sullivan, M S Gold et al. Effect of n-3 long chain polyunsaturated fatty acid supplementation in pregnancy on infants’ allergies in fi rst year of life: randomised controlled trial. BMJ 2012; 44:e184.6. Kremmyda LS, Vlachava M, Noakes PS, Diaper ND, Miles EA, Calder PC.Atopy risk in infants and children in relation to early exposure to fi sh, oily fi sh, or long-chain omega-3 fatty acids: a systematic review.Clin Rev Allergy Immunol. 2011 Aug;41(1):36-66.7. Kull I, Wickman M, Lilja G, Nordvall SL, Pershagen G. Breast feeding and allergic diseases in infants-a prospective birth cohort study. Arch Dis Child. 2002 Dec; 87(6):478-81.

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